Règles, fertilité, ovulation : ces applis qui nous ramènent 100 ans en arrière

Connaissez-vous la différence entre ces deux « outils » qu’un siècle sépare, pour annoncer les jours fertiles d’un cycle menstruel ?

Ogino-Clue.png

Réponse : aucune.

C’est trompeur ! Mais ce n’est malheureusement pas parce qu’une appli a emballé la méthode Ogino dans un design iPhone-friendly… que le fond a changé.

La méthode Ogino, appelée aussi méthode du calendrier, consiste à « calculer » ses cycles au lieu de les « observer », en tirant des conclusions sur la base de la longueur des cycles précédents. C’est au mieux une méthode pour favoriser les grossesses – comme l’avait d’ailleurs initialement voulu son inventeur le gynécologue japonais Dr. Kyusaku Ogino.

Sauf que cette méthode vieille de 100 ans est à peu de choses près celle qu’utilisent aujourd’hui la plupart des applis « period tracker » (suivi de règles) qui ont la cote, et se mettent désormais à prédire les phases de fertilité et les ovulations, en plus des futures menstruations. Dans notre monde où la connaissance du cycle est encore trop peu connue, et la vigilance quotidienne que nécessitent les méthodes naturelles trop peu reconnue, cela soulève (au moins) deux soucis :

  • d’une part – pour les femmes qui ne souhaitent pas être enceintes – ces applis peuvent laisser penser que les prédictions de jours fertiles sont fiables, et que par miroir les jours qu’elles considèrent comme « non fertiles » ouvrent la porte aux rapports sexuels sans risque de grossesse… ce qui ne fonctionne absolument pas (souvenez-vous, les bébés Ogino) ;
  • d’autre part – pour toutes les femmes cette fois – ces applis prédisent les futures règles sans tenir compte de l’ovulation réelle, semant la zizanie, le stress ou les fausses joies selon les projets des femmes qui leur font confiance, dès que deux jours « de retard » semblent s’annoncer. Plus de détails dans mon billet La vérité sur le retard de règles : quand (ne pas) stresser.

Non, nous ne sommes pas des machines. Non, un calendrier ne peut pas nous définir. Non, personne ne peut lire l’avenir. Oui, la femme est un être sensible et son ovulation un évènement influençable. Mais oui, la physiologie du cycle obéit à des lois naturelles objectives et scientifiques. Et oui, une observation simple quotidienne permet de comprendre le déroulement d’un cycle menstruel.

Alors, connaissez-vous cette fois la différence entre les méthodes modernes d’observation de la fertilité, et la méthode Ogino ?

Réponse : la science !!

Eh oui, autant vous dire que les scientifiques ne se sont pas tourné les pouces pendant le siècle passé. Voilà une rapide rétrospective de quelques découvertes historiques (très récentes finalement, à l’échelle de l’humanité) sur le fonctionnement du cycle de fertilité :

  • à la fin du XIXème siècle, des médecins anglais découvrent qu’il faut un ovule (et du sperme) pour faire un embryon, puis qu’une conception est plus probable en présence de glaire type blanc d’œuf ;
  • en 1905, le Dr. Van de Helde trouve une corrélation entre l’ovulation et une augmentation de la température ;
  • dans les années 20, les médecins Knaus et Ogino découvrent que l’ovulation a lieu entre 12 et 16 jours avant les règles suivantes, et mettent au point sur cette base des consignes de calendrier pour favoriser une grossesse ;
  • à partir de 1935, la méthode des températures élaborée en Allemagne remplace peu à peu la « méthode Ogino » ;
  • dans les années 50, les découvertes en particulier des Dr. Brown (australien) et Dr. Odebald (suédois) sur les caractéristiques de la glaire cervicale pour identifier les phases fertiles et infertiles, vont permettre l’élaboration de la méthode sympto-thermique et de la méthode de l’ovulation Billings ;
  • depuis, la recherche sur les mécanismes hormonaux mis en œuvre au cours du cycle, les tests urinaires, ou encore l’efficacité des méthodes d’auto-observation, n’a pas chômé (l’organisme américain FACTS about Fertility, qui forme les médecins, dresse sur son site un inventaire de publications impressionnant).

Aujourd’hui nous disposons de méthodes extrêmement fiables pour déterminer scientifiquement la période fertile d’un cycle menstruel et confirmer une ovulation, à condition d’accepter de : s’observer (glaire cervicale, température…) et non calculer ; interpréter et non prédire ; se faire confiance et non faire confiance à un algorithme.

Vous voulez absolument une appli pour suivre vos cycles ?

Je vous comprends, moi aussi.

Pour vous aider à faire le tri, première astuce : si une appli vous demande de but en blanc la longueur de vos cycles, ou vous prédit une ovulation, ou vous annonce une période fertile sans rien vous demander au quotidien, ignorant en particulier le signe de la glaire cervicale, c’est qu’elle calcule, qu’elle moyenne, bref qu’elle suit une méthode type « Ogino » i.e. complètement déconnectée de ce qui se passe réellement dans vos ovaires. Alors à moins que vous soyez capable d’ignorer leurs prédictions (parce que franchement, l’ergonomie de Clue, j’avoue, j’aime bien) : pas de quartier, hors jeu.

De grâce, choisissez une appli à qui vous dîtes qui vous êtes, non pas une qui vous dit ce que vous devez (ou allez) être ! L’organisme FACTS que je citais plus haut a publié en juillet 2016 une liste des meilleures applis/sites selon eux sur la base de plusieurs critères notamment : reconnaissance scientifique de la méthode choisie, fiabilité des interprétations, soutien à l’utilisatrice… Leur première catégorie rassemblent celles à qui l’on peut faire confiance pour interpréter correctement nos observations quotidiennes (i.e. elles annoncent avec fiabilité la fertilité du jour) et parmi elles, l’appli Sympto (de la fondation SymptoTherm, qui existe en français sur iPhone et Android) tire très bien son épingle du jeu : chapeau ! La deuxième catégorie rassemblent celles qui ne servent que de « calepin ». Je vous en mets ci-dessous un extrait, leur article complet est là.

Etude-applis-FACTS

Publication FACTS about Fertility, juillet 2016

PS : évitez iCycleBeads, pourtant bien classée, qui indique une fenêtre fixe, sans observation, et prudente (donc inutilement large) de fertilité… car elle ne fonctionne que pour les femmes ayant des cycles réguliers entre 26 et 32 jours (aïe : tout ce qu’on n’aime pas).

L’offre d’applis sérieuses, notamment en français, est encore trop peu fournie ; mais cela va venir, on y croit. En attendant, reconnaissons à cette étude le grand mérite d’une part d’être la première indépendante et sérieuse du genre à ma connaissance, et d’autre part d’alerter sur le fait qu’on ne peut pas faire confiance à l’immense majorité des applis de fertility tracking mises en avant sur les appstores pour éviter une grossesse : passez le mot !!!

Dans tous les cas, le mieux est de se former d’abord

Pourquoi ? Pour choisir une appli (si c’est votre choix ! car certaines aiment bien le papier sur la table de nuit) en fonction de VOTRE expérience, et non pas du marketing mis en avant par l’une ou l’autre. Car en fait la vraie révolution de ces méthodes, c’est qu’elles font confiance aux femmes pour comprendre leur propre cycle, au jour le jour, en autonomie… sans nécessité de s’en remettre à la technique. Vous avez bien compris : ce n’est pas l’appli qui fait le boulot, c’est bibi. Et franchement cela tombe bien, je me sens bien plus intelligente que mon smartphone. Pas vous ?

Alors puisque la compréhension du cycle est un préliminaire incontournable, et l’observation la donnée la plus importante (ce que les applis ne savent pas faire, n’en déplaise à Apple), une fois n’est pas coutume, il ne vous reste plus qu’à fermer votre téléphone pour aller apprendre à lire votre cycle menstruel.

La vie, la vraie.

N’y allez pas par quatre chemins : des conseillères en fertilité, certifiées par plusieurs écoles reconnues, vous attendent. Même la fondation SymptoTherm, dont l’appli Sympto est pourtant la meilleure dans la catégorie « méthode sympto-thermique » (et qui est probablement la seule avec laquelle vous pourriez vous lancer en autodidacte, si vous attaquez la lecture de leur manuel en ligne) recommande cet accompagnement. Alors faîtes-leur confiance…

… et dîtes adieu aux applis à paillettes des années deux-mille vingt, qui visiblement ignorent l’essentiel : la clé d’un véritable suivi de son cycle féminin est d’abord une connexion à son corps.

Une réflexion sur “Règles, fertilité, ovulation : ces applis qui nous ramènent 100 ans en arrière

  1. clairesoizic dit :

    Wow merci ! Super article !
    Avec Billings j’aime bien le petit carnet sur la table de nuit (je lui ai d’ailleurs fait un protège cahier tout mignon en tissus !). Celui-là ne risque pas de me prédire quoi que ce soit 😀

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